Rôle du leader: lui-même ou un personnage ?

La question de la nature de son rôle se pose au leader en général et à l’orateur en particulier. Et ce n’est pas une simple question de forme. C’est une question stratégique.

Le leader interprète-t-il un personnage ou est-il lui-même ?

• L’orateur et le leader doivent-ils être simplement sincères ?
• Jouer un personnage, est-ce malhonnête en politique ? … et ailleurs ?

A l’opposé de l’idée-reçue que renforce la courte passe d’armes médiatique que je décortique ici à l’occasion de l’Emission Politique de France 2 du 20 Octobre 2016 consacrée à Bruno Le Maire, l’homme public, comme tout leader, ne devrait-il pas différencier nettement sa personne du personnage qu’il souhaite incarner ?

« Vous jouez un rôle pour être un autre ? » :

Vous pouvez trouver cet extrait à 1h29 du début de l’émission, l’échange dure 4 minutes, le voici :

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Bruno Le Maire est dépité

B. Le Maire déclare que l’honnêteté est essentielle en Politique. Hala Salamé n’attendait que cela pour sonner la charge. Elle demande à B. Le Maire pourquoi il veut tant casser son image de bourgeois, lettré, énarque … Elle fait référence à sa tentative de casser les codes en ne portant pas, dans un débat précédent, une cravate … D’un ton agressif, dents en avant, regard fixé sur sa proie, elle dit: « pourquoi on a l’impression depuis des mois et des mois que vous jouez un rôle, pour être un autre ? ». Notez au passage cette manière inquisitoire, aujourd’hui commune à la télévision, de faire la réponse en même temps que la question … Évidemment, il est loin le temps de la censure de l’ORTF mais une autre forme, plus insidieuse, de dictature de la pensée semble s’exercer.

« si vous trouvez que j’ai joué un rôle ce soir… »

Réaction de B Le Maire : courte inspiration, pincement de la lèvre inférieure, regard vers le bas en biais, retrait léger du buste déjà incliné sur le côté et sur l’avant: expression de dégoût ou de dépit pour le moins. Alors qu’il voudrait élever le débat, on le ramène à des considérations secondaires pour lui et sur lesquelles il a déjà concédé avoir fait des erreurs. Pour autant, il ne conçoit pas qu’on vienne mettre en doute sa sincérité. Et cela transparaît dans ce qu’il répond et dans le ton indigné qu’il adopte :« si vous trouvez que j’ai joué un rôle ce soir, nous n’avons pas dû vivre la même émission ».
Notez au passage l’expression « vivre la même émission ». Signe que l’homme est entraîné, bien qu’émotionnellement dominé, il nous montre qu’il cherche malgré tout à maîtriser l’agressivité juvénile de son assaillante sans la blesser en l’impliquant dans une expérience partagée. En fait, il vient de se faire piéger.

« putain, être français c’est la classe … »

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Bruno Le Maire souffle et souffre

Vient ensuite, un extrait vidéo tronqué et sorti de son contexte où l’homme politique répond à un jeune blogueur sur la fierté nationale qu’un jeune français, comme c’est le cas de tout jeune américain d’aujourd’hui selon lui, devrait éprouver : « putain, être français c’est la classe … ». Cette grossièreté-là sonne comme « jouée » et mal jouée. Et l’on revient sur le plateau de France 2 pour la mise à mort :
HA : « est-ce vraiment vous ça ? »
BL : « oui ». Une réponse sans détour, ni temps de réflexion. Il est sincère.
HA : « Enfin, c’est l’ultime subversion de dire putain … » reprend la journaliste qui semble tenir à sa posture moralisante plus que son patron, D. Pujadas, qui, par la suite, va plusieurs fois vouloir enchaîner… Le Maire détourne le regard et souffle:
Ce visage peu expressif et d’habitude fixement “bienveillant” montre de l’agacement et cherche à se détourner. Et il explique qu’il ne voit là ni problème, ni subversion. C’est au tour de la journaliste de faiblir et de laisser paraître son émotion. Elle sent qu’il lui faut se justifier et rajoute une dose d’agressivité: « on cherche à comprendre ce qui ne marche pas … vous êtes devenu le quatrième alors qu’on vous présentait comme la nouveauté »

avec toute la sincérité que j’ai montré …

S’ensuit de la part de B. Le Maire un désaccord formel (classique pour un politique : mais si, ça marche !…) et une digression sous forme d’un long storytelling qui agace les journalistes. Cette anecdote trop détaillée permet au Politique de reprendre la main sur le terrain politique : dans cette primaire, c’est la lutte d’arrière-garde Juppé/Sarkozy qui retarderait encore le renouveau qu’il incarne. Ce faisant, il envoie un trait d’humour intelligent et pourtant pas méchant à l’adresse du maire de Bordeaux. Il y a de la solidité chez Le Maire. Au passage, il affirme qu’il a montré de la sincérité dans cette émission ce qui n’est pas évident. Et il conclue de nouveau sûr de lui : « il faut le choix (et pas par défaut) d’un projet, d’un homme ». Hala Salamé est noyée mais Le Maire n’est pas sorti d’affaire pour autant.

« … pas une seconde je n’ai joué un rôle … »

Pour conclure la séquence, D. Pujadas, reformule : « est-ce que vous jouez un personnage ? » comme si l’on n’avais pas déjà compris. Et Le Maire de répondre par cette phrase erronée à mes yeux : « ça fait deux heures qu’on est ensemble, pas une seconde je n’ai joué un rôle … ». Et à ce même instant, je n’ai pas pu m’empêcher d’observer le jeu de l’acteur qui prend la pause, regarde le journaliste dans les yeux comme si c’était lui qu’il fallait convaincre et fait précéder sa confirmation du rappel du contexte: « ça fait deux heures qu’on est ensemble … ».
Cela me rappelle Clinton lorsqu’il nie face caméras sa relation avec Monica. Il ne peut s’empêcher de retarder inconsciemment le moment de prononcer son nom (… that woman … Monica Lewinski). Je n’accuse pas Le Maire d’être un menteur, je laisse cela à la journaliste. Je constate simplement qu’il utilise la même technique, il joue à être sincère à ce moment-là … et l’important c’est qu’il se trompe de rôle.

La question du jeu du personnage

Il est assez rare dans notre pays que cette idée du jeu du personnage, qui passe pour n’être que de pure forme, émerge ainsi dans le contenu des débats. Donc, je m’y attarde pour vous. Malheureusement, ni les journalistes, ni le politique n’ont su saisir cette occasion pour l’éclairer.
Cette question a été posée parce que la presse avait ergoté sur le choix précédent de B. Le Maire de ne pas porter de cravate. Là, il en porte une, alors on lui ressort cette interview marginale sortie de son contexte. Cette question aurait pu rester accessoire si la journaliste avait eu affaire à un homme politique plus maître de son art. Qu’auraient dit De Gaulle, Marchais, Le Pen ou Mitterrand face à une médiocre attaque de ce genre à votre avis ?

Pas une boulette de forme, un choix stratégique erroné !

Mais fidèle au personnage qu’il s’est choisi, Le Maire a choisi d’innover et de donner tête baissée dans le piège puéril de la journaliste. Non lui, il serait honnête, sincère, inflexible. Aucune variation dans ses thèses, aucune différence entre la personne et le personnage. Son argumentation serait donc un choix stratégique : il veut être lui-même et d’ailleurs, il l’affirmera deux fois avec solennité : « pas une seconde je n’ai joué un rôle ! ». Puisqu’il le dit … !
Il ne fait donc pas une erreur d’argumentaire ni une simple faute de goût, il fait une erreur stratégique car ce n’est pas la personne de Le Maire qui compte mais la façon dont elle servira éventuellement le personnage du futur Président. La personne de Le Maire a pu s’égarer à dire un gros mot qui sonne mal hors de son contexte. Et alors ? Une personne vit avec ses contradictions, revenons sur la scène publique plutôt.

Le personnage du Président est plus grand que la personne qui parle pour lui

B. Le Maire se trompe et cela pèse sur sa campagne. Il importe de comprendre que c’est commettre un pécher d’orgueil que de croire que la personne du leader serait ointe d’une qualité particulière lui permettant d’accéder au rôle de Président … Tous les professionnels savent que le naturel seul n’est qu’une faible base pour assumer n’importe quelle tâche, raison de plus lorsqu’il s’agit de la magistrature suprême. Mais Le Maire n’est pas le seul à être victime de cette illusion.
Les confidences du cérébral Monsieur Hollande ne font rien pour défendre le bilan du Président en titre. Les outrances bling bling de l’électrique Monsieur Sarkozy n’ont pas davantage parlé en faveur de celui du précédent. Et, ni l’une, ni l’autre de ces deux personnes ne sont désormais bien placées pour incarner de nouveau la fonction présidentielle. Pourquoi ? Parce qu’une grande majorité d’électeurs s’intéresse en priorité à savoir ce que leur Président, dans l’exercice de sa fonction, dans le jeu de son personnage officiel peut faire pour le pays. Le citoyen n’est pas réductible au lecteur de Voici.

Le candidat peut-il jouer correctement le rôle du Président

La question n’est donc pas de savoir si Bruno Le Maire a joué un rôle en ne mettant pas de cravate ou en disant « putain » mais de savoir s’il est en capacité d’incarner le personnage présidentiel, et quel personnage présidentiel. En s’entêtant à vouloir nous faire croire qu’il lui suffit d’être lui-même, il nous démontre trois choses qui l’éliminent :

  1. En cherchant à casser les codes pour incarner le renouveau, ce qu’avait fait Giscard dès son élection en 1974 (ce n’est donc pas si nouveau !), il se trompe de personnage présidentiel et sacrifie trop aux media. C’est ce que sent peut-être sans le comprendre vraiment H. Salamé en le harcelant.
  2. En s’enferrant sur le thème de la sincérité et de l’honnêteté, il porte le masque du “sans-masque” et il montre son immaturité dans son rôle de leader. Accessoirement, il prend son public pour plus stupide qu’il n’est, ouvrant un boulevard à l’agressivité simpliste de la journaliste.
  3. Comme beaucoup de ses concurrents de tous bords, B. Le Maire montre qu’il ne sait, ne peut ou ne veut jouer qu’un seul personnage : lui-même. Et ce n’est pas le bon personnage !

En tant que personnes, nous ne sommes que des tissus de contradictions

Il est dommage que personne n’ait, sur la scène médiatique, le recul nécessaire pour comprendre, comme le dit Stéphane André auteur de « L’Art du leadership », que le leader doit être au service de son personnage (ici présidentiel). La personne n’est, comme Bruno Le Maire, comme la journaliste et comme nous tous « qu’un tissu de contradictions » ! Le personnage est ce qui vaut à Bruno Le Maire d’être invité à l’émission alors que sa personne n’a d’intérêt que pour son cercle de proches.

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2 Comments

  1. Xavier Barquissau

    En parlant “d’ultime subversion”, expression forte, Lea Salamé ne pose pas une question mais exprime un point de vue. Plutôt que de se lancer dans une justification qui en appellera forcément d’autres, tel un boxeur dans les cordes, B. Lemaire ne pouvait-il pas se contenter de renvoyer la balle à la journaliste, en lui demandant calmement de préciser sa pensée? Ce faisant, il pouvait désamorcer ce qui était conçu comme une provocation, montrer qu’il prenait du recul par rapport à l’agression sans pour autant l’ignorer, et donc apparaître comme quelqu’un faisant preuve de maîtrise (l’exacte antithèse de “casse-toi pauvre con” donc). Je parierais que L. Salamé en aurait été déstabilisée, ou en tout cas, devant à son tour se justifier, perdait la maîtrise du jeu de questions/réponses.

    1. Didier Chambaretaud

      Très certainement cette idée d’attendre et de renvoyer aurait été bien meilleure. Bruno Lemaire a-t-il voulu trop “bien” faire ? C’est le danger des gens “trop” intelligents, le danger de l’ENA et de nos élites trop bien formées à être intellectuelles.
      Une autre attitude aurait pu être de persister dans le jeu et dans l’ambivalence dont le maître incontesté était François Mitterrand. Là le style ne lui aurait pas plu mais Bruno Lemaire aurait aussi pu faire une pause et un regard très appuyé sur la journaliste, à la Georges Marchais par exemple, et dire un truc du genre: “merde alors, pourquoi faudrait-il que tout soit pesé et calculé pour correspondre à votre conception et à vos codes à vous ?”
      Le “casse-toi, pov’con” était une scorie sortie de la personne mal dégrossie de Sarko non du personnage du chef l’Etat. Il n’allait pas de le sens de la maîtrise nécessaire et en plus c’était une insulte.
      Je pense que d’une manière générale, Lemaire se trompe et la journaliste le sent mais elle ne sait que faire du buzz, elle y est presque mais elle ne touche pas au but. Ce n’est pas la provocation qui est un problème “d’ultime subversion”, c’est qu’elle ne correspond pas au rôle ! Je pense que Fillon au contraire a parfaitement intégré cette idée. Et il a fait une excellente réponse à la même journaliste sur un thème proche (voir l’article suivant de ce blog) dans cette même série d’émissions.

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