Macron: pragmatisme du moment décisif

Et si, au-delà des calculs opportunistes politiciens, l’arrivée au pouvoir de jeunes politiciens, Macron et Philippe, signalait l’émergence d’une autre conception de la gouvernance aux moments décisifs ?

Le Président issu de la Gauche appelle un Premier Ministre issu de la Droite. Les oppositions traditionnelles se gaussent, excluent, stigmatisent. Il serait juste question de tactiques électorales et de ralliements symboliques individuels. Et si ce nouveau triomphe de l’Enarchie, signalait au contraire en réalité une autre façon de concevoir l’exercice du pouvoir ?

Que sont les moments décisifs ?

Selon mon expérience, j’appelle « décisifs » ces moments tels que négociations, médiations et prise de paroles en public à forts enjeux. Qu’il s’agisse de s’adresser à un tout petit public (de 1 à 10 personnes en réunion) ou à une salle de 10 à 100 personnes ou à une salle plus grande encore avec micros et caméras, ces moments nécessitent tous une prise de parole impeccable et décisive. J’écrirai ultérieurement un article sur ce qu’est une parole impeccable.

Jusqu’ici, je me suis intéressé dans ce blog essentiellement aux aspects purement oratoires. J’aborde aussi la stratégie de ces prises de paroles décisives mais privées que sont les négociations à fort enjeu et les sorties de conflits qu’elles soient facilitées (médiation) ou seulement gérées par les acteurs eux-mêmes. Dans tous les cas, il s’agit de prise parole décisive à laquelle il faut une intention particulière pour réussir.

Dans un monde simple les idées opposées s’opposent et les adversaires s’affrontent !

Selon une vision simple des rapports entre forces opposées, il s’agit de les confronter. Le vainqueur est le plus fort comme dans un match de boxe, dans un tir à la corde ou encore lors du faible match oratoire Macron-Le Pen.

Nous connaissons aussi la lutte du Bien contre le Mal selon diverses visions organisées par des conceptions « totales » du monde. Elles produisent leur propre Morale, leur propre Droit et leurs propres « croisés ». Les opposants à la Cause sont alors des représentants du Mal qu’il faut soit convertir, soit réduire à l’impuissance, soit éliminer. Ecoutons ce qui se dit du terrorisme par exemple…  Les exemples politiques dans la campagne des présidentielles ont été légions mais moins convaincants. Par exemple, la Monnaie Unique est pour les uns le symbole et le moyen d’une Europe de la paix durable. Pour les autres, la monnaie unique est le symbole de la domination du grand Capital mondialisé. Deux causes irréconciliables en apparence. Mais qui, à ce niveau, parle réellement dans le détail de qui crée la monnaie et pour quel usage ?

L’inadaptation du modèle binaire à la complexité des décisions à prendre :

Tous les commentaires que j’entends sur la nouvelle équipe ne semblent pas pouvoir s’abstraire de ce modèle linéaire simpliste qui ne peut conduire qu’à l’affrontement frontal ou indirect ou au compromis mou :

Gauche <—————————> Droite

   Progressistes <—————————> Conservateurs

         Patriotes / protectionnistes <—————————> Mondialistes / libre-échangistes

      Laïques / Athées <—————————> Religieux / Croyants

Dirigistes <—————————> Libéraux

Et au niveau local, ça peut devenir par exemple, ce qui devient un peu plus opérationnel :

le citoyen s’occupe de ses poubelles <—————————> ss-trait. poubelles à soc. privée

En affinant de plus en plus le grain des sujets, on obtient très vite en croisant de plus en plus d’axes d’oppositions binaires, des agencements et des combinaisons représentant un kaléidoscope beaucoup plus précis, réaliste et … très complexe ! Ingouvernable donc ?

Et si ces approches politiciennes simplistes étaient en train d’être progressivement reléguées au rang de souvenirs historiques ? Et si soudain, il devenait possible de combiner des idées précises plutôt que d’opposer des thèses floues et contraires en zoomant au bon niveau de détail et en appliquant une grille de lecture multidimensionnelle ou au moins déjà bidimensionnelle pour mieux comprendre le principe ?

Comment combiner les opposés ?

Alors que j’étais jeune consultant dans les années 80/90, j’étais proche d’un modèle appelé « Sociodynamique » visant à organiser le changement par la négociation sociale permanente entre les divers acteurs en fonction de leurs degrés simultanés de synergie ET d’opposition. Les hasards de la vie m’ont fait pratiquer ce modèle et le côtoyer aussi dans divers cabinets de conseil : SIAR-Bossart, Ernst and Young, Cap Gemini. Espérons qu’il aura fait son chemin jusqu’à la DRH de Danone … Voici le modèle lui-même, développé dans le livre « Sociodynamique » de Fauvet et Stéphani :

Le plus gros grain est un projet d’entreprise. Mais pourquoi pas un projet de gouvernement ?

Il est plus simple de se focaliser sur un grain intermédiaire, par exemple, l’Euro, le mariage pour tous ou le plafonnement des indemnités prudhommales puis de zoomer. Pour chaque thème et sous-thème, les sensibilités s’expriment dans le détail et elles dépassent les clivages des partis existants. Les partis sont des alliances électorales qui vieillissent très mal plus le rythme de la société s’accélère car ils tiennent de moins en moins bien compte des sensibilités dans leur finesse et leur diversité.

Avancer dans les interstices

Crédit Wikipedia
Crédit Wikipedia

La Sociodynamique décide de considérer que sur tout sujet, un acteur ou un groupe d’acteurs peut être à la fois synergique et antagoniste. Par exemple, considérons un acteur favorable aux alliances européennes et à l’Euro ET également défenseur des monnaies locales alternatives et donc opposé à la notion de monnaie unique exclusive. Si Le Pen (MLP) avait un peu compris son propre programme sur ce point, notre acteur aurait pu éventuellement la suivre et en même temps, continuer à soutenir l’alliance européenne que défend Macron (EM) y compris sur l’Euro. Il ne s’agit pas d’un compromis mais d’une nouveauté créative dans le débat.

Tout acteur ou groupe d’acteurs possède un degré de synergie et d’opposition, c’est-à-dire que sauf s’il est totalement passif, synergique ou irréconciliable, il peut contribuer à créer des options. Celui qui n’est pas d’accord n’est pas forcément un ennemi. Il peut devenir un allié précieux.

En fait, ni MLP, ni EM ne s’intéresse aujourd’hui aux monnaies alternatives de mon exemple.  Pourtant, certains acteurs marginaux mais en pointe sur les monnaies alternatives pourraient aider les décideurs quels qu’ils soient à dépasser les deux modalités d’un choix qui en réalité ne sont pas forcément frontalement totalement exclusives. Et dans ce processus, cet acteur « créatif » pourrait contribuer dans les interstices d’une opposition apparemment frontale à faire émerger une « option » comme nous disons en négociation … Encore faut-il qu’une véritable négociation soit envisageable …

Un modèle pour une gouvernance pragmatique

Selon la grille Sociodynamique, écouter un opposant suffisamment synergique peut faire émerger une option inattendue qui n’est plus balayée d’emblée dans le jeu simpliste des oppositions de principe et des étiquetages politiques ! C’est potentiellement beaucoup plus que faire un compromis mou. C’est donner sa chance à une option nouvelle. Or des solutions originales, nous en avons à notre disposition dans tous les domaines. Elles ne demandent qu’une chose : qu’on leur permette d’émerger.

Plus le grain est fin, plus on est près de l’action et plus une telle grille devient un « logiciel politique » efficace. C’est un modèle fait pour l’entreprise mais pourquoi son principe ne s’appliquerait-il pas à la gouvernance d’un Etat ? Si l’action de celui-ci est réellement le Bien Commun et non la défense d’appareils partisans, d’intérêts particuliers, de postes d’élus, de budgets de campagne ou de principes dogmatiques, pourquoi pas ?

Sans doute, s’agit-il là d’une espérance naïve pourtant aux niveaux de grains les plus fins (les métropoles et les communes), la plupart des décisions des conseils municipaux ne se prennent-elle pas le plus souvent avec d’écrasantes majorités ? C’est donc qu’au niveau du réel, les clivages politiciens ne sont plus aussi essentiels !

Droite et Gauche : Sociodynamiques ?

Donc, voici mon hypothèse. Et si un président issu de la Gauche et un premier ministre issu de la Droite n’étaient pas, ou pas seulement, le signe d’une « combine » politique nous ramenant à la 4ème république ? Ne serait-ce pas plutôt une chance pour une nouvelle gouvernance permettant d’avancer concrètement dans une négociation permanente aux niveaux appropriés en inventant enfin des options pragmatiques ?

Appliquée dans le champ politique, une telle grille permettrait de concilier la réalité et la complexité et aussi les différentes théories du complot. Je crois fermement qu’il y a des complots … Ne cherchons pas à les nier. Au contraire, faisons simplement qu’il y en ait suffisamment et d’une suffisante diversité et finesse. Ces complots pourraient devenir forces de propositions. Dans les interstices, des options vivables et même profitables pour tous pourraient alors émerger.

Appliquée par des négociateurs compétents, cette grille permettrait d’avancer sur n’importe quel sujet. Il suffit que l’ordre du jour corresponde au véritable agenda du Bien Commun.

Et si les Français avaient voté pour se donner une chance d’avancer enfin de façon pragmatique ?

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