Débat Macron-Le Pen : le triomphe des chacals !

Le vrai vainqueur de ce débat est un mode de relation conflictuel que l’on peut symboliser par le totem du chacal. Mon dernier article évoquait la nécessité de l’authenticité, voyons comment des orateurs impeccables auraient pu avoir une parole intègre.

Un contexte pesant.

Une réforme étatique économique et sociale reportée depuis 40 ans.

Arrière-plan de cataclysmes politiques réels ou supposés (fondamentalisme, guerres, adaptation aux changements climatiques, crise de l’Europe, Brexit, élection de Trump …).

Une trop longue campagne à quatre tours (en comptant les primaires et six avec les législatives).

Nos vieux partis et nos références politiques balayés.

Deux finalistes venus d’ailleurs comme disait autrefois le regretté Michel Jobert :

  • Une mère de famille, avocate roublarde, héritière difficile d’un groupuscule d’extrême droite devenue presque fréquentable ;
  • et un jeune énarque, ex-banquier d’affaire, ex-ministre d’un gouvernement honni et inconnu il y a peu.

Deux caricatures, la représentante de la régression nationale et celui de l’Ubérisation comme ils se présentent eux-mêmes réciproquement, jouent à se massacrer en paroles dans un match de gladiateurs sur-médiatisé.

Des enjeux simples et différents

Trop loin dans les sondages, l’héritière ne cherche pas vraiment à être présidente cette fois-ci mais à valider sa place de chef de l’opposition et à gagner des sièges aux 5ème et 6ème tours (lors des législatives). Pour cela, il lui faut rassurer ceux qui ont peur et éviter de passer pour une nulle en économie.

L’ex-banquier veut prendre la place de Président qui lui tend désormais les bras au terme d’une ascension fulgurante en rassemblant des socialistes désunis endeuillés du marxisme et des conservateurs libéraux orphelins de tous leurs leaders. Pour cela, il lui faut juste gérer son avance et contenir l’abstention.

Match nul ?

Selon un sondage instantané (ELABE BFMTV sur 1800 personnes), EM a  davantage convaincu (64%) que MLP et montré qu’il savait se défendre. Gagné. MLP a cajolé ses troupes (sur le burkini par exemple) et tout juste évité la correctionnelle sans éviter les bourdes (sur l’Euro et l’ECU par exemple). Gagné. On peut donc voir ce débat comme un match nul. Chacun a atteint son objectif.

Oui, ce match est bien nul car il nous a donné un “spectacle” très décevant. Perdu. Je n’ai pas tenu les 2h30 ! Et je crois que beaucoup de gens non plus. Sur le plan de la stratégie oratoire, quelque chose de fondamental cloche. Il y avait mieux à faire, nous allons voir quoi.

En attendant, quel encouragement pour tous les chacals qui sommeillent en nous (ou qui sont déjà bien éveillés) ! Or l’escalier se balaie en commençant par le haut et l’exemple de ce débat est un très mauvais signe pour ceux qui espèrent des jours politiques meilleurs.

Le triomphe des chacals.

Marshall Rosenberg en séminaire en Israël en 1990, crédit wikipedia

Pourquoi ce titre ? Pas pour insulter l’un ou l’autre des deux prétendants, ils s’en sont chargés copieusement hier soir réciproquement tout seuls. Je reprends simplement ici la terminologie du psychologue Marshal Rosenberg, décédé récemment et promoteur d’une approche incisive de la Communication NonViolente. Le chacal symbolise cette parole « qui juge, étiquette, diagnostique, pose des exigences, manipule, fait du chantage, culpabilise. Il établit un rapport de force. Il fait porter à l’autre la responsabilité de nos propres sentiments », lire ici.

Les photos que j’ai choisies illustrent cela. Chacun y est allé de son index accusateur. Et tous les commentateurs ont relevé les petites phrases style « Monsieur Macron vous acceptez le soutien de l’UOIF » ; « Madame LE PEN, vous confondez vos fiches ». On aurait dit la salle d’attente du cabinet du juge des affaires familiales où un couple désuni se retrouve face à face pour définir la garde des enfants alors que leurs avocats ont manqué leur TGV !

Nous avons vu deux chacals se disputer les derniers lambeaux d’une charogne. Je vous laisse imaginer ce qu’est la charogne et dans quel esprit, si j’ai raison, le nouveau président va devoir gouverner …

Je sais, ce n’est pas nouveau, l’exercice du pouvoir n’est pas ragoutant. C’est juste plus visible qu’avant. Et comme la conséquence en est que l’exemple donné n’aide pas le pays, nous devrions être encore plus exigeants avec nos grands orateurs !

L’intégrité devrait être la première qualité de l’orateur

Bien sûr, je suis le premier à me méfier des « coachs bienveillants » qui prônent l’écoute de l’autre, façon bisounours … Pour autant, dans ce débat, il y avait des façons plus intègres de formuler les choses et une meilleure stratégie pour toucher le cœur et l’esprit du public.

Pour moi, la qualité première de la parole publique n’est pas d’être bienveillante avec l’adversaire. Elle devrait être intègre sur le fond comme sur la forme. Pour cela, il importe que l’orateur soit impeccable à ses propres yeux et par rapport au message que son personnage incarne à destination de son public, ici ce sont les français entre autres. Veut-on « sauver » le pays ou le déchirer ?

Une prise de parole intègre signifie pour moi, surtout devant des millions de gens, qu’il faut au moins éviter les digressions et les mesquineries et être exemplaire. Or invectives et interruptions ont proliféré, chacun a accusé l’autre de sa propre turpitude. “Je ne vais pas vous dire” a commencé Macron et il l’a dit en réponse au flot de provocations de l’introduction de MLP ! Cela a alourdi et caricaturé le débat qui n’a pas clarifié grand-chose et ne fera donc pas bouger les lignes ni progresser le pays. Tout le monde y perd.

MLP aurait-elle pu être « impeccable » ?

MLP a eu quelques saillies intéressantes tout de même, par exemple : « Une chose est sûre, la France sera gouvernée par une femme, ce sera moi ou Mme Merkel ». Ce message-là est ce qu’il est et l’adversaire est durement raillé mais au moins sa personne est formellement hors de cause. En revanche quand elle dit « Vous vous soumettez, vous vous mettez à plat ventre… », on est à ras de terre justement et cela rendra toute discussion ultérieure obligatoirement conflictuelle. Et dans quel état d’esprit sera la chancelière lorsqu’elle recevra le ou la prochain(e) président(e) ? Cela ne va pas dans le sens de notre intérêt collectif !

Dès le début du débat, sa stratégie était claire. Il s’agissait d’essayer de déstabiliser l’autre et de révéler son inexpérience. Pour cela, puisant dans sa mauvaise foi d’avocate, elle a été malhonnête. Par exemple, dans la visite à Whirlpool où au contraire, EM a été honnête et sérieux en ne promettant pas ce que personne ne peut tenir. Ce qui était un progrès par rapport à Hollande et à Sarkozy, n’a servi qu’à ressusciter le vieux discours protectionniste des communistes des années 70.

Sa stratégie délibérément bas de gamme a immédiatement donné cette impression d’assister à une dispute entre deux charretiers se disputant une place au vide-grenier du village ! D’ailleurs en revisionnant les images, le regard de MLP cherche des points d’appuis, elle évite celui d’EM, le sourire est faux. On se dit qu’elle n’est pas à l’aise alors qu’elle fait « le job » comme prévu, preuve que la personne-Marine vaut sûrement mieux que le personnage qu’elle joue. Preuve aussi qu’elle pouvait faire mieux.

EM aurait-il pu être « impeccable » ?

EM aussi, a des conseillers en com et des coachs … Comme Sarkozy face à Royale en 2007 et à Hollande en 2012, il ne s’est pas énervé. Mais contrairement à Sarkozy, EM est entré dans le jeu de l’adversaire et a également adopté la langue du chacal pour démontrer avec une arrogance et un mépris non-dissimulés, l’incompétence de MLP sur les questions financières. Aurait-il pu faire autrement ?

Dans ce blog, je n’arrête pas de souligner l’importance qu’il y a de différencier le personnage et la personne. En négociation raisonnée, on dit de même : « négocions sur les intérêts et non sur les positions » et « différencions les personnes et les intérêts ». Or cette pédagogie-là est devenue essentielle si le pays veut relever ses défis.

Une autre voie était possible, au moins pour EM qui avait des velléités dans ce sens dans ses premiers meetings. Il aurait pu mieux tirer parti de ce débat dans l’intérêt de sa future fonction, de son image internationale et pour nous en pratiquant une parole d’argent.

La parole est d’argent

Puisqu’EM était largement favori et qu’il lui suffisait de rallier suffisamment d’électeurs de droite pour consolider sa position, il lui était possible de simplement ignorer les nombreuses attaques ad hominem de MLP et de la laisser seule dans ce registre.

Cela lui aurait acquis un capital-temps plus important qu’il aurait pu consacrer à développer enfin son programme sur le plan économique mais aussi sur le plan social ce qu’il n’a pas suffisamment fait. Et comme les attaques sur l’UOIF, Whirlpool et la Rotonde et quelques autres étaient prévisibles, il aurait pu sur ces points préparer des mini-storytellings. Attendre pour placer deux ou trois puissantes contre-attaques en donnant des détails pour montrer sa connaissance des autres dossiers, illustrer son humanité et pour prouver sa combattivité sans descendre au niveau de l’insulte.

A défaut, il a frisé plusieurs fois le syndrome de Godwin (lire ici) avec des allusions au fascisme allégué de MLP.

Le silence est d’or

Et que nous reste-t-il quand les lumières artificielles et la clim réglée à 19° des studios de télévision sont éteintes ?

Le doute !

Un charretier, qu’il soit aussi ex-avocate ou ex-banquier, pourra-t-il retrouver la hauteur de vue pour

  • négocier avec nos grands partenaires mondiaux sur le TAFTA, ou le changement climatique, avec la commission de Bruxelles ou la chancelière sur les traités, la dette et le déficit,
  • agir sans faillir et avec justesse en cas de tragédie terroriste ou autre,
  • défendre l’indépendance de la Justice, les moyens de l’Armée et ceux de la Police,
  • garantir l’Etat de Droit,
  • rassembler autour du Bien Commun les 40 à 45% d’électeurs du Front National, les 20% d’abstentionnistes, les anciennes familles politiques de droite et de gauche éparpillées ?

« Changez le langage, disait Marshall Rosenberg, et le conflit sera sur le chemin de sa résolution. »

En attendant que le futur président, quel qu’il soit, se calme et change sa parole, on redécouvre en revoyant les images des orateurs du passé et même celles de Hollande et de Sarkozy qui, contraints et forcés se taisent désormais, que, comme le dit aussi le dicton : « si la parole est d’argent, le silence est d’or » !

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2 commentaires pour “Débat Macron-Le Pen : le triomphe des chacals !

  1. J.. Gonsolin
    4 mai 2017 at 17 h 25 min

    Post qui cherche à tout prix à ne pas prendre parti.
    Il me semble que c’est Marine Le Pen qui a pourri ce débat.
    Si Macron n’était pas descendu dans l’arène vous auriez été le premier à nous dire “il a eu peur d’y aller !”.
    Pour ce qui est de négocier avec les grands de ce monde, je n’ai aucun souci, les deux y iraient avec moult précautions, c’est quand ils sont devant les caméras et devant leurs élécteurs qu’ils peuvent faire le chacal.
    Si vous trouvez que Marine avait le niveau de Macron hier soir autant arrêter de former des gens et les aider à prendre du recul, prenez votre carte du FN dans un quoi bien dégradé et contentez-vous de lister tout ce qui ne va pas…

    • Didier Chambaretaud
      6 mai 2017 at 8 h 24 min

      Bonjour Jérôme,
      Prendre ma carte du FN ? Théoriquement, pourquoi pas … si j’étais opportuniste … car ils ont besoin de conseils au FN, leur naturel revient au galop !
      Bien essayé, mais non ce n’est pas moi qui suis en cause ici, je ne ferai pas l’erreur d’EM dans ce débat de prendre votre remarque pour moi. Mais heureux tout de même de retrouver votre esprit de contradiction.
      Dans ce post qui se veut en effet “objectif” car c’est l’aspect oratoire qui m’intéresse (pas facile sur un sujet aussi polémique) tout est malheureusement vrai, j’ai dû finir de regarder ce débat par petites touches sur Youtube tant il m’a était dur de le supporter en direct en une fois. Ce qui est en cause ici est ma conviction que ni l’un ni l’autre n’a rendu le meilleur service possible à son pays. Aucun des deux n’avait la stature du personnage qu’il aurait dû incarner.
      D’accord avec vous, c’est MLP qui a ouvert le bal de l’hostilité et pas très bien. Elle n’a pas été à la hauteur d’un Georges Marchais d’antan et elle ne visait pas celle d’une future présidente cette fois-ci (et jamais ?). Elle a été la fille de son père. Sa carrière va s’en ressentir. Certains au FN ont compris.
      EM a été jugé “gagnant “, comme je le dis, aux deux tiers des sondés. Mais à mes yeux il n’a pas été impeccable non plus ni sur le plan strictement oratoire (j’y reviendrai dans un autre article dès demain) ni sur sa stratégie. Voyez-vous, mon “conseil” ne consiste pas à seulement travailler les gestes ou les postures mais aussi EN MEME TEMPS (je l’appelle la méthode du pendule), la structure du talk et le contenu. Donc la stratégie. Ca fonctionne ensemble, et je m’attache ici en effet à la stratégie.
      MLP a réussi à entraîner son adversaire avec elle, à le fatiguer et cela aura des conséquences pour l’image du pays et sans doute pour EM dans son nouveau poste. EM m’aurait vraiment convaincu s’il avait su comme Chirac face au geste de mépris certes plus soft, d’un Fabius enhardi par sa fonction de premier ministre, le recadrer AVEC COURTOISIE ET FERMETE. Mitterrand était un maître dans cet exercice.
      Vous avez raison, si EM avait été « soft » beaucoup l’auraient trouvé trop “tendre”. Je ne sais pas ce que j’aurais dit. Vraiment. Sa capacité à tenir l’échange malgré tout (grâce à son regard, je l’ai déjà dit, c’est sa force) lui a permis d’atteindre son objectif (je l’ai dit aussi donc, si je devais prendre une carte pour trouver un poste, ce devrait être la sienne non ?). Je pense qu’il devrait partir de cette force pour affiner l’angle de ses réponses mais les réduire en importance sinon en intensité et retenir l’arrogance et le mépris qui sont dans sa nature.
      L’important dans mon propos, c’est qu’il a manqué l’occasion de vraiment conquérir le cœur d’un pays qui se cherche un “leader” et non juste un chef. Il a fait de son mieux mais MLP a donc aussi atteint son objectif et montré qu’EM n’est sans doute pas tout à fait prêt à tenir son rang.
      Je lui (nous) souhaite de progresser très vite. Il est très intelligent et plus solide que prévu et il apprend très vite heureusement (finalement l’ENA a du bon !) parce que je maintiens qu’il risque d’être confronté rapidement à très forte partie sur la scène française d’abord, en Europe ensuite. Nos déficits et notre dette sont bien réels et nous sommes en position de faiblesse. Et sur la scène mondiale nous avons besoin d’autres points d’ancrages que la doxa des lectures radicales du Coran, celle de la brutalité de l’ex-KGB de Poutine ou encore celle de l’irresponsabilité des banquiers d’affaires (sic) ou des GAFA (pas juste Uber, vous savez: ces nouveaux “barbares” du net …).
      J’ai fait allusion à la CNV et à M. Rosenberg parce que pour lutter contre la violence et progresser, il faut apprendre des meilleurs. Il faut être capable de la comprendre pour la supporter et l’éteindre non l’attiser. Pour cela, il faut être très fort. Il importe à la fois d’être solide en défense et très précis et constant en attaque. Sur le plan oratoire comme sur le reste, n’est pas Gandhi ou Mandela qui veut ni-même Churchill ou de Gaulle. Donc espérons que le prochain président saura très vite tirer, à son niveau, les leçons de ce décevant débat et de cette pénible campagne.
      Bonne chance à nous tous.

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